Anxiété · 22 janvier 2024

L'angoisse : ce qu'elle est et ce qu'elle dit de nous

On connaît tous l'angoisse, ce malaise auquel on ne sait pas toujours donner un nom. On sent son ventre se serrer à l'approche d'une échéance, ou l'on pressent un malheur sans rien observer qui l'annonce. Elle appartient à notre vie d'êtres humains. Les philosophes l'ont étudiée avant que les psychologues s'y intéressent. Chacun la rencontre à un moment charnière, pendant une nuit où le sommeil ne vient pas ou durant une journée banale.

Ce malaise n'est pas, en lui-même, une maladie. Il peut cependant le devenir s'il dure, occupe les pensées et commande peu à peu ce qu'on s'autorise ou s'interdit. Entre ce qui appartient à l'expérience humaine et ce qui devient une maladie, il existe pourtant de nombreuses nuances. On peut chercher à comprendre ce vécu grâce aux éclairages de la psychologie comme de la psychanalyse, et se demander quand une aide serait utile.

Angoisse, peur, anxiété : ce que recouvrent les mots

Les mots peur, angoisse et anxiété sont souvent employés l'un pour l'autre, mais ils désignent des expériences que les cliniciens distinguent. La différence entre peur et angoisse aide à mieux les comprendre. Un premier repère est simple : la peur a un objet.

On sait ce qui inquiète : un chien se met à grogner, une route est verglacée, un rendez-vous médical fait redouter un résultat. Le corps se mobilise alors pour fuir, trouver une protection ou se tenir prêt. La menace passée, cette peur s'apaise.

Avec l'angoisse, on ne repère pas forcément ce qui menace, bien que le sentiment de danger soit là. Ne pas pouvoir le nommer rend l'expérience éprouvante. Comment s'enfuir ou lutter quand on ignore contre quoi ? Beaucoup parlent d'une peur sans cible, qui en cherche une puis passe continuellement à une autre.

L'anxiété renvoie davantage à une tendance à s'inquiéter, à attendre avec tension ce qui risque de mal se passer, souvent dans l'avenir. La psychiatrie utilise aussi ce terme pour désigner certains troubles. Selon les courants et les traductions, les usages changent : ces distinctions ne doivent pas devenir une querelle de vocabulaire. L'idée à garder est que, lorsque la menace devient moins précise, on s'éloigne de la peur. L'expérience renvoie alors davantage à ce qui se passe en soi.

Ce que l'on ressent, dans le corps et dans la tête

L’angoisse se manifeste d’abord par des sensations physiques. Les personnes que je reçois évoquent une poitrine nouée, la gorge qui se serre, une respiration courte, des battements cardiaques rapides ou un ventre contracté. Des tremblements, des sueurs ou des mains devenues froides peuvent aussi accompagner l’impression qu’on va défaillir. Pour d’autres, c’est une fatigue accablante qui survient lorsque l’angoisse retombe.

On ressent souvent une urgence impossible à définir, tandis que l’attention se disperse et que les pensées s’accélèrent, revenant sans cesse au même point. Parfois, ce qui nous entoure semble distant, ou l’on se sent étranger à soi-même. La crainte de ne plus se maîtriser ou de basculer dans la folie peut surgir, alors que rien ne l’étaye. Lorsqu’un doute pousse à multiplier les contrôles, ces pensées peuvent relever d’un TOC de vérification.

Ne pas comprendre pourquoi l’on est angoissé est ce qui peut inquiéter le plus. Tout semble bien aller, le quotidien continue, pourtant un malaise nous saisit : sa raison existe, mais elle nous échappe encore. Une date anniversaire ou un détail rappelant un souvenir peuvent le déclencher, comme une décision repoussée ou un conflit qu’on évite, sans qu’on établisse de rapport. La réaction physique précède alors ce qu’on arrive à comprendre. L’un des intérêts d’une psychothérapie est de chercher à retrouver ce que ce malaise exprime, en prenant le temps, sans rien forcer.

Cela demande toutefois de rester attentif aux manifestations physiques. Une douleur thoracique, une difficulté inhabituelle à respirer ou un premier épisode particulièrement violent nécessitent toujours un avis médical. Une sensation de serrement dans cette région du corps ne doit pas être attribuée d’office à une cause psychique.

Ce que la psychanalyse dit de l'angoisse

Sigmund Freud a proposé deux lectures de l'angoisse : d'abord l'effet d'une tension sans issue, puis une alarme devant un danger. Cette réflexion occupe une place majeure dans son œuvre. Sa première théorie date des dernières années du XIXe siècle : une tension psychique ne trouve aucun débouché. Une excitation, sexuelle notamment, dans l'acception large qu'il donne à ce terme, ne peut être vécue ni exprimée avec des mots. Elle se changerait alors en impression diffuse de menace. Le refoulement précéderait donc le malaise, qui en découlerait.

En 1926, Freud inverse cet enchaînement dans Inhibition, symptôme et angoisse. Le moi, autrement dit ce qui cherche en nous à concilier désirs, interdits et réalité, donne lui-même l'alarme devant un danger. Ce danger peut être réel, ou seulement imaginé. On parle alors de l'angoisse signal. Cette fois, elle entraîne le refoulement au lieu d'en résulter : pour calmer l'alerte, le psychisme écarte des pensées, développe des évitements ou produit des symptômes.

Freud rattache ces dangers à ce que rencontre un enfant au fil de son développement. Il pense surtout au risque de perdre celui dont l'enfant dépend, ou de ne plus être aimé par lui. Cette manière de comprendre le malaise reste actuelle : elle propose d'y entendre un message, pas seulement un défaut de fonctionnement à supprimer.

À la suite de Freud, Melanie Klein, Donald Winnicott et Jacques Lacan ont étudié, avec des mots différents, des craintes encore plus précoces. Elles prendraient naissance dès les débuts de la vie, lorsque les mots ne sont pas encore là. La plus connue est appelée angoisse de morcellement : on se sent se décomposer, comme si le corps ou l'esprit se désassemblait, sans former un ensemble.

Ces vécus extrêmes concernent surtout certaines souffrances psychiques graves. Des sensations voisines peuvent aussi survenir brièvement après un choc, quand l'épuisement est profond ou dans une détresse intense. Ces descriptions rappellent que notre unité intérieure n'est pas acquise d'emblée. Elle se construit avec des proches qui aident à contenir ce qu'on ressent et à se sentir entier, mais elle peut vaciller.

La crainte d'être séparé des personnes dont on dépend relève, elle aussi, de ces peurs très anciennes. Elle existe également à l'âge adulte. Je développe ce sujet dans mon article consacré à l'angoisse de séparation chez l'adulte.

Angoisse existentielle : la mort, la liberté, le sens

La philosophie envisage l'angoisse existentielle comme une expérience qui nous apprend quelque chose sur nous-mêmes, et non comme un symptôme. Søren Kierkegaard, penseur danois du XIXe siècle, lui consacre tout un livre, Le Concept d'angoisse. Selon lui, se savoir libre donne le vertige : choisir, c'est aussi risquer l'erreur.

Irvin Yalom, psychiatre américain, s'appuie sur ces réflexions pour développer une façon de travailler en psychothérapie. Il distingue quatre préoccupations qui concernent tout le monde, même lorsqu'on n'y réfléchit pas. Elles touchent d'abord au fait que notre vie prendra fin, puis à notre liberté, avec la responsabilité des décisions prises. S'y ajoutent une part de solitude que personne ne peut entièrement partager, et un sens à chercher plutôt qu'à recevoir tout prêt du monde.

Cette angoisse apparaît souvent lors d'un tournant : un deuil ou une maladie, un enfant qui naît, la retraite, une rupture, un anniversaire marquant. Cela n'est pas pathologique en soi. Ce vécu peut même aider à réfléchir à ce qui a vraiment de la valeur pour soi. Mais il devient douloureux lorsqu'on y reste seul, ou qu'on cherche à le faire taire en s'agitant sans répit, jusqu'à s'épuiser.

Quand l'angoisse devient un trouble

L'angoisse peut demander des soins quand elle s'installe, devient envahissante ou limite la vie quotidienne, mais la limite n'est pas nette. Pour se repérer, on regarde d'abord depuis combien de temps elle est présente. La réponse sera différente selon que le malaise accompagne brièvement une période éprouvante ou persiste plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Son intensité compte aussi : on peut se sentir débordé, avoir l'esprit entièrement occupé par l'angoisse et ne plus dormir.

Le signe souvent le plus révélateur est ce qu'on cesse de faire. On abandonne une sortie, un projet ou une rencontre, puis on règle ses journées pour éviter ce qui risquerait de provoquer ce malaise. Les possibilités se réduisent ainsi progressivement.

Si l'angoisse prend soudain la forme d'une crise avec l'impression de suffoquer, les proches ignorent souvent comment réagir. Des indications pratiques sont proposées pour aider un proche en crise. Les classifications en psychiatrie distinguent différents troubles anxieux ; poser un diagnostic revient uniquement à un professionnel. Pour vous, le nom donné compte moins que les conséquences : ce malaise mérite de l'attention s'il vous empêche de mener la vie souhaitée.

En cas d'urgence : si ce malaise s'accompagne d'idées de mort ou de suicide, pour vous ou pour un proche, appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable jour et nuit, y compris par l'entourage d'une personne en souffrance. En cas de danger immédiat ou de malaise physique, composez le 15 (SAMU) ou le 112. Le cabinet n'est pas un service d'urgence.

Se faire aider : ce que fait une psychothérapie

Une psychothérapie vise à rendre l'angoisse supportable et compréhensible, sans la laisser diriger l'existence. Elle ne cherche donc pas à effacer toute inquiétude. Ce serait irréaliste. Cette alerte a une utilité, et vouloir la faire disparaître entièrement n'est pas souhaitable.

Souvent, on commence par décrire les sensations physiques et les pensées qui accompagnent le malaise. Nommer ce qu'on ressent apaise déjà. On cherche ensuite, ensemble, à quoi il se rattache : une perte, un conflit, un souvenir ou une décision restée en attente. On repère aussi les situations qu'on évite et les difficultés que ces évitements entretiennent, malgré un soulagement immédiat. Certains ont besoin de retrouver des appuis dans la vie quotidienne. Pour d'autres, il s'agit de saisir comment une histoire ancienne revient dans le présent.

Psychologue clinicien inscrit au RPPS, je m'appuie sur une approche intégrative : pensée psychodynamique et psychanalyse permettent d'interroger le sens des ressentis, tandis que l'approche systémique considère les relations et les liens familiaux. Formé à l'EMDR, je l'utilise également en téléconsultation lorsqu'elle est indiquée, selon chaque situation. Je reçois des adultes exclusivement, par téléphone ou en téléconsultation. L'article consacré à la psychothérapie adulte décrit comment cet accompagnement se déroule. La page tarifs regroupe les informations pratiques. Pour demander un premier échange sans engagement, vous pouvez passer par la page contact.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'angoisse ?

L’angoisse est un malaise intense qui touche le corps comme l’esprit : on se sent menacé sans toujours comprendre pourquoi. La psychologie y voit une réaction normale chez l’être humain. Elle devient toutefois problématique quand elle revient trop souvent, se fait trop intense ou prend trop de place.

Quelle différence entre peur, angoisse et anxiété ?

Un danger identifiable et immédiat suscite la peur ; l’angoisse ressemble souvent à une alerte sans objet repérable, tandis que l’anxiété est une inquiétude qui fait envisager le pire pour l’avenir. Ces distinctions ne sont pas rigides. On peut ressentir les trois à la fois.

Pourquoi suis-je angoissé sans raison ?

On peut être angoissé sans comprendre pourquoi : la cause n'est pas forcément consciente. Un événement ancien réactivé, une tension qu'on s'interdit de reconnaître, un changement difficile à assimiler ou une forte fatigue peuvent suffire. Un échange avec son médecin aide à écarter une origine physique ; on peut ensuite chercher à comprendre avec un psychologue.

Qu'est-ce que l'angoisse de morcellement ?

En psychanalyse, l'angoisse de morcellement désigne la crainte ou l'impression de se défaire, de ne plus sentir son corps et son esprit comme un tout. Cette notion se rattache aux tout premiers vécus et concerne surtout des souffrances psychiques graves. Des ressentis proches peuvent toutefois apparaître brièvement dans un moment de détresse intense.

Quand consulter pour de l'angoisse ?

On peut consulter quand l'angoisse persiste, revient fréquemment, perturbe votre sommeil ou vous pousse à éviter certaines situations et restreint votre quotidien. Il n'y a pas à attendre une grande détresse pour demander de l'aide. Comprendre assez tôt ce que l'on traverse évite souvent que cette souffrance s'installe.

Pour aller plus loin : quelques lectures

Quelques lectures pour approfondir le sujet, si vous le souhaitez. Elles ne remplacent pas un échange avec un professionnel.

  • Freud, S. (2011). Inhibition, symptôme et angoisse (J. Doron & R. Doron, trad. ; 7e éd.). Presses universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1926)
  • Yalom, I. D. (2008). Thérapie existentielle : essai (L. Richard, trad.). Galaade. (Œuvre originale publiée en 1980)
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