Le déracinement : ce que l'on perd et ce que l'on retrouve en partant
Le déracinement désigne d'abord un arbre arraché au terrain qui le faisait vivre ; pour une personne, il évoque la perte de ses attaches. Quitter le lieu où l'on a grandi, c'est aussi laisser des habitudes, des proches et une langue, puis chercher comment s'établir ailleurs. On associe souvent cette expérience aux personnes obligées de fuir. Pourtant, beaucoup se sentent déracinés après avoir décidé de partir vivre à l'étranger pour un emploi, une relation amoureuse ou l'envie de changement. Ce sentiment peut apparaître quelques semaines après l'arrivée, sans qu'on comprenne pourquoi.
Psychologue clinicien, j'accompagne des adultes francophones établis hors de France ; cette thématique et le format en ligne occupent ainsi une partie de ma pratique. Il ne s'agit pas ici des formalités ou des étapes pratiques pour s'installer. L'attention porte sur l'expérience intérieure : ce qu'on perd lorsqu'on va vivre à l'étranger, ce qu'on peut rebâtir et les effets possibles du départ sur le couple.
Ce que l'on perd en partant : le deuil migratoire
Le deuil migratoire renvoie aux pertes discrètes que l’on éprouve en partant, celles qui ne tiennent pas dans des cartons. On sous-estime souvent ce que signifie quitter sa langue quotidienne. Même en maîtrisant celle du pays, on ne s’y sent jamais complètement à l’aise. Une plaisanterie ne fait pas rire, une nuance se dérobe, exprimer ses sentiments demande un effort. On a alors le sentiment d’avoir moins d’humour, moins de finesse, et cela fatigue.
Les habitudes familières cessent aussi de guider les échanges. S’adresser à son voisin ou choisir ses mots chez le médecin réclame désormais de rester constamment attentif. Cet effort de chaque instant explique l’épuisement que beaucoup ressentent durant les premiers mois.
Le départ change également la place occupée auprès des autres. On avait un métier dans lequel on était reconnu, une place familiale, un quartier où les gens nous connaissaient. Dans le nouveau pays, on ne nous connaît pas, et certains constatent que leur expérience compte désormais très peu. L’entourage fait d’amis, de collègues et de connaissances, qui aidait à vivre sans qu’on le remarque, disparaît brutalement. Avec lui se perd la certitude d’être compris sans devoir tout expliquer.
Les cliniciens étudiant la migration appellent deuil migratoire ce travail intérieur. Joseba Achotegui, psychiatre espagnol, l’a décrit selon sept types de pertes : les liens familiaux et amicaux, la langue et la culture, la terre et le statut social, le lien au groupe d’origine, puis les risques physiques. Ce n’est pas un deuil ordinaire : ce qu’on a laissé derrière soi existe toujours, et il reste possible d’y retourner. Il demeure donc partiel, et chaque visite le ravive, comme chaque appel ou chaque fête manquée.
Le syndrome d'Ulysse : ce qu'il décrit, et ce qu'il ne décrit pas
Le syndrome d'Ulysse décrit des situations migratoires de stress extrême, pas le vécu de tous les expatriés, malgré ce qu'on lit souvent sur internet. Achotegui a proposé ce terme au début de la décennie 2000, en s'appuyant sur sa pratique clinique avec des migrants. Le stress y dure et se cumule : séparation imposée et solitude loin des proches, projet migratoire qui échoue, combat pour trouver un toit et manger, peur. À la tristesse et à l'anxiété s'ajoutent fatigue, maux de tête, difficultés de mémoire et d'attention. Pour Achotegui, ce n'est pas une maladie mentale au sens strict, mais une situation entre santé mentale et troubles psychiques. Elle appelle avant tout prévention et soutien social.
Un cadre qui dispose d'un contrat, d'un logement et peut rentrer chez lui ne vit pas ces conditions. Cela n'empêche pas de retrouver certains mécanismes, moins intenses, quand on a choisi l'expatriation. Rester constamment en alerte peut fatiguer ; on peut aussi éprouver une tristesse inexpliquée, peiner à se concentrer ou se sentir un peu désorienté. Mettre des mots sur ces réactions aide à ne pas y voir un échec personnel.
S'expatrier : ce que l'on espère, et ce que l'on fuit parfois
Choisir de s'expatrier, c'est espérer une autre vie, sans que l'enthousiasme rende la décision simple. On souhaite faire avancer sa carrière, vivre plus doucement, connaître l'aventure ou saisir une nouvelle chance. Les psychanalystes León et Rebeca Grinberg ont consacré tout un livre aux changements intérieurs liés à la migration. Ils ont montré que partir vivre à l'étranger, même par envie, confronte à des pertes, à des angoisses et au besoin de faire un deuil. Désirer le départ tout en redoutant de quitter ce qu'on connaît n'a rien d'anormal.
Un départ peut aussi servir à fuir une rupture, une famille qui étouffe, un épuisement professionnel ou un deuil. Cela peut donner de l'air. Pourtant, changer de pays n'efface pas ce qui nous habite : les difficultés qu'on pensait avoir quittées réapparaissent assez souvent après quelques mois, dans ce nouveau pays. Ce constat n'invite pas à abandonner le projet. Il aide plutôt, avant de partir, à distinguer nos attentes des difficultés qu'un changement de pays ne résoudra pas à notre place.
Se préparer à vivre à l'étranger dépasse donc la question des papiers. On peut laisser une place aux doutes à venir, prendre le temps de vrais adieux plutôt que se précipiter vers le départ. Il s'agit aussi de penser aux moyens de rester proche des personnes auxquelles on tient. L'adaptation culturelle alterne des périodes plus faciles et d'autres moins, selon un rythme propre ; je détaille ces étapes dans mon article sur le choc culturel et les étapes de l'expatriation.
Couple et départ à l'étranger : partir à deux, ou partir sans l'autre
Partir en couple ne signifie pas vivre le départ à l'étranger de façon identique. Les raisons du départ, l'envie et les projets sont rarement les mêmes pour les deux partenaires. Souvent, le poste ou le rêve de l'un motive l'installation : il trouve vite un travail et des collègues, tandis que l'autre suit et doit rebâtir son quotidien sans ces appuis. Chacun avance alors à son rythme dans l'adaptation. Si ce décalage reste tu, la culpabilité peut gagner l'un tandis que l'autre éprouve du ressentiment.
Il arrive aussi que toute la vie affective se concentre sur le couple. On demande alors au partenaire de remplacer les amis et la famille, les collègues aussi, et même de combler l'absence de la langue familière. Cette attente dépasse ce qu'une relation peut soutenir durablement. Cela demande que chacun retrouve des liens en dehors du couple et une vie à lui, avec ses propres projets. On peut aussi reconnaître sans honte : « Nous ne nous adaptons pas au même rythme. » Si les tensions durent, une thérapie de couple peut permettre de renouer le dialogue quand la fatigue a pris toute la place.
L'arrêt d'une relation à cause d'un départ à l'étranger pose une autre difficulté. Une occasion se présente pour l'un, mais l'autre ne souhaite pas ou ne peut pas partir. Certains couples essaient de poursuivre leur histoire à distance ; d'autres y mettent fin. Cette rupture est particulière : les sentiments demeurent des deux côtés, mais les trajectoires deviennent incompatibles.
Pour la personne qui s'en va, choisir ce projet peut s'accompagner de culpabilité. Pour celle qui reste, cela peut ressembler à un abandon, comme si un pays, une carrière ou un ailleurs comptait davantage. Reconnaître ce double deuil est utile : on perd la relation et, lorsqu'on part, on quitte aussi toute une vie.
Aucune règle ne permet de trancher pour tous entre rester ensemble et se quitter. L'enjeu est de décider ensemble, en exprimant honnêtement ce que chacun se sent prêt à vivre. Autrement, le risque est de laisser l'éloignement choisir, plutôt que de prendre cette décision à deux.
Se réenraciner : garder ses racines sans s'y enfermer
Beaucoup de personnes parviennent progressivement à se réenraciner, sans abandonner leurs attaches d'origine. Les nouvelles racines grandissent auprès des anciennes plutôt que de les remplacer. Quelques paroles échangées avec un voisin, la fréquentation d'un club ou d'une association contribuent à cet ancrage. On retrouve aussi des collègues en dehors des heures de travail. Sans se substituer aux amis d'autrefois, ces relations aident à trouver sa place dans le pays où l'on vit.
La langue du pays compte beaucoup dans cette installation. Même imparfaitement maîtrisée, elle donne accès à des possibilités qui restent fermées en français ou en anglais. On peut aussi préserver un espace pour sa langue maternelle. Échanger avec des proches, retrouver des livres ou discuter avec quelqu'un sans devoir traduire permet de préserver une partie de soi.
Préparer un plat de son pays, conserver une fête ou créer des habitudes sur place sont des rituels qui relient le passé au présent. Certains se reconnaissent progressivement dans une identité liée à plusieurs lieux. On ne se sent plus complètement d'un pays ni de l'autre ; ce qui pouvait faire souffrir devient parfois une ressource précieuse. Il devient possible d'aimer ses origines sans les transformer en paradis disparu, et d'habiter pleinement le pays actuel sans rejeter ses autres attaches. L'absence des proches demeurés au pays accompagne ce cheminement ; elle est abordée dans l'article sur le mal du pays et le lien avec ceux qui sont loin. Revenir, lorsque cela arrive, provoque un bouleversement en sens inverse et demande également du temps.
Quand le déracinement devient trop lourd : consulter
On peut se sentir déraciné durant plusieurs semaines, voire plusieurs mois : c'est une réaction normale, mais consulter devient utile si le malaise persiste et s'aggrave. Quand la tristesse reste présente, que l'on dort mal ou que l'on ne sort presque plus, on peut chercher du soutien. C'est aussi le cas si l'on s'aide de l'alcool ou des écrans pour tenir, ou si chaque discussion du couple devient un reproche.
Partir vivre à l'étranger rend souvent la recherche d'un psychologue plus difficile. Trouver quelqu'un parlant sa langue, comprendre un fonctionnement des soins inconnu et confier son intimité dans une autre langue peuvent être des obstacles. Je propose aux adultes des consultations en français, par téléphone ou en téléconsultation, où qu'ils vivent. Mon approche intégrative s'appuie sur la psychodynamique et le systémique ; je suis notamment spécialisé en psychotraumatismes et dans l'accompagnement des couples. La page psychologue pour expatriés détaille le déroulement des consultations. Les tarifs figurent sur une page distincte ; pour un premier échange, il est possible de passer par la page contact.
En cas d'urgence : si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes en danger, appelez le numéro d'urgence du pays où vous vous trouvez, le 112 dans l'Union européenne, gratuit dans tous les pays membres. Depuis la France, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond jour et nuit, gratuitement, à vous comme à vos proches. Le cabinet n'est pas un service d'urgence.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le déracinement ?
Le déracinement signifie être coupé du milieu où l’on avait ses racines : pays, langue, proches et place parmi les autres. En psychologie, il désigne le bouleversement intérieur lié aux repères perdus. Un travail de deuil accompagne cette rupture, avant que d’autres attaches puissent se construire.
Pourquoi se sent-on déraciné même quand on a choisi de partir ?
Un départ choisi comporte aussi des pertes. On peut se réjouir de cette décision tout en éprouvant de la peine pour ce qu’on quitte. Ces émotions peuvent coexister sans s’effacer.
Qu'est-ce que le syndrome d'Ulysse ?
Le syndrome d'Ulysse désigne, selon le psychiatre Joseba Achotegui, un état lié au stress extrême et prolongé vécu par des migrants : séparation imposée, projet qui échoue, lutte pour subsister, peur. Il situe cet état à la frontière entre santé mentale et maladie. Cette description ne s'applique pas directement à une expatriation choisie dans des conditions sûres.
Comment se préparer à s'expatrier ?
Au-delà des formalités, on se prépare en précisant ce qu'on espère de ce départ. On prend aussi du temps pour les adieux et pour organiser les échanges avec ses proches. Cela suppose enfin d'accepter, avant de partir, les hauts et les bas des premiers mois.
Faut-il se séparer quand l'un part vivre à l'étranger ?
Partir ne signifie pas forcément rompre : chaque couple réagit différemment à la distance. Certains restent unis, d’autres se séparent. Mieux vaut en parler franchement et choisir à deux selon les limites de chacun, sans attendre que l’éloignement décide.
Pour aller plus loin : quelques lectures
Quelques lectures pour approfondir le sujet, si vous le souhaitez. Elles ne remplacent pas un échange avec un professionnel.
- Grinberg, L., & Grinberg, R. (1986). Psychanalyse du migrant et de l'exilé (M. Ndaye Ba, trad.). Césura.
- Achotegui, J. (2002). La depresión en los inmigrantes : Una perspectiva transcultural. Mayo.
- Pestre, É. (2015). L'expatriation du sujet. Entre nostalgie de la langue des origines et quête de l'étranger. Figures de la psychanalyse, 30(2), 215-229. https://doi.org/10.3917/fp.030.0215